LE PERIGORD INSOLITE

LE PERIGORD INSOLITE

SILOS A GRAINS ? ou FOSSES A OFFRANDES ?

      Serge Avrilleau, spéléo-archéologue périgourdin approfondit l'exploration des centaines de "Fosses Ovoïdes" qui sont creusées dans les roches calcaires du Périgord, souvent à l'intérieur ou à proximité immédiate des souterrains aménagés, et tente de résoudre l'énigme de leur destination exacte. En effet, l'archéologie n'a pas encore résolu l'interrogation lancinante les concernant: s'agit-il de silos pour conserver, au Moyen-Age, les grains et autres céréales, ou s'agit-il de fosses destinées à recevoir les offrandes rituelles et funéraires des vivants pour assurer le voyage dans l'au-delà de l'âme de leurs morts ?

DE QUOI S'AGIT-T-IL ?

Il s'agit de cavités creusées dans la roche calcaire, ou dans l'argile sèche, dans le grés ou l'humus compact; dans ce dernier cas les parois peuvent être consolidées par des murs de moellons. La forme générale de ces cavités est à peu près identique dans tous les pays européens et affecte le profil d'une carafe, d'une poire ou d'un oeuf d'où l'appellation de "fosses ovoïdes" qu'on leur donne généralement. On les trouve, souvent regroupées en batteries d'une ou plusieurs douzaines, sur les plateaux secs, ou dans les sous-sols d'habitations et très souvent dans les souterrains aménagés ou à proximité immédiate. Elles étaient, à l'origine, le plus souvent, recouvertes de toitures destinées à les protéger des intempéries.

A QUOI SERVAIENT LES FOSSES OVOÏDES ?

On trouve deux types de fosses ovoïdes: les petites dont la profondeur ne dépasse pas 2m et les grandes qui peuvent atteindre ou dépasser les 5m de profondeur. Les petites fosses, qu'on trouve souvent recouvertes d'un opercule de pierre, sont considérées par la plupart des chercheurs comme des silos ayant contenu des grains ou autres céréales ou tubercules pour constituer des réserves alimentaires ainsi protégées contre les intempéries ou les prédateurs. Quelques autres chercheurs les considèrent comme des fosses à usage funéraire susceptibles de recevoir des offrandes rituelles destinées à l'âme des morts. Tous sont d'accord toutefois pour leur attribuer une chronologie médiévale d'usage courant mais d'une origine traditionnelle pouvant remonter à l'Antiquité voire à la fin de la préhistoire. Il n'est pas impossible d'ailleurs que certains silos à grains démodés ou endommagés aient pu servir de fosses à offrandes par la suite, l'inverse étant peu probable.

DANS QUELS PAYS TROUVE-T-ON DES FOSSES OVOÏDES ?

Quatre continents sont concernés par ce phénomène historique, ethnologique et archéologique. La France et l'Italie semblent particulièrement privilégiées. Cependant on trouve des fosses ovoïdes en Grande-Bretagne, en Suède, en Espagne et au Portugal, à Malte, dans l'ancienne Yougoslavie, la Hongrie, la Pologne, la Moravie, la Slovénie, la Roumanie, la Bulgarie, la Grêce, Rhode, la Thrace, la Crimée, l'Ukraine, En Afrique: le Maroc, l'Algérie, la Lybie, l'Egypte, le Soudan, le Sénégal, la Mauritanie, la Somalie, l'Ethiopie, le Nigéria, le Tchad, la Rhodésie, la Guinée, Madagascar. En Orient: la Turquie, Chypre, Israël, la Palestine, le Yémen, la Géorgie, l'Arménie, l'Azerbaidjian, l'Iran, la Turkménie. En Asie: la Chine, l'Inde, le Laos. En Amérique: les Etats Unis, le Mexique et l'Argentine.

L'absence de silos souterrains dans certaines contrées peut s'expliquer soit par l'usage traditionnel de greniers aériens en climat sec, soit par l'absence d'investigation archéologique, ou encore parce que le secret est toujours gardé et, dans le cas des fosses à offrandes , parce que cette tradition n'a pas existé à cet endroit.

En France, la totalité du territoire semble concernée par les fosses ovoïdes mais le sud est davantage privilégié, notamment le sud-ouest où le Périgord fait figure de zone pilote. Pourtant les sociétés archéologiques de la Dordogne n'ignorent pas le phénomène mais les fouilles dans cette spécialité sont inexistantes, En revanche la recherche théorique et les inventaires sont assumés par la Société Française d'Etude des Souterrains.

CHRONOLOGIE: 

Préhistoire.

Le plus ancien témoignage connu concernant des silos à provisions fait référence à des villages de la civilation "natoufienne", en Palestine, datés du 8ème millénaire avant notre ère. Le village de Ouadi-en-Natouf était constitué d'habitations en roseaux de forme circulaire,  avec foyer central carré, fosses pour les réserves alimentaires tapissées d'un enduit blanc très dur et meules plates pour la mouture des céréales sauvages. Les graminées étaient coupées à l'aide de faucilles en silex rassemblés sur un manche en os. En Grande Bretagne il a été découvert des silos souterrains du néolithique et du chalcolithique.

Protohistoire.

On a étudié, en Bohème, des silos à grains de l'âge du Bronze et de l'âge du Fer . Sur le célèbre site d'Ensérune, un prêtre archéologue a signé l'existence de céramiques étrusques du 6ème siècle avant notre ère, qui ont été recueillies dans les silos du fameux oppidum, qui existaient donc bien avant et qui avaient été comblés un siècle avant Jésus-Christ. En Champagne de nombreux silos à grains ont été utilisés comme réserves alimentaires au début du second âge du Fer (La Tène I) entre 300 et 500 avant notre ère. à Levroux, dans l'Indre, sur le célèbre site archéologique, des silos ont été creusés dans la roche vers 100 à 50 avant J.C. Ils étaient de forme ovoïde. Au même endroit mais 30 ans plus tard, on creuse des silos cylindriques parementés de pierres sèches.

Antiquité.

L'usage des silos à grains à l'âge du bronze est bien attesté. On sait aussi qu'en Grêce, la gestion du stockage en silos souterrains était, dans un premier temps, entre les mains du pouvoir étatique. Dans la période suivante les réserves souterraines sont devenues plus familiales et faisaient l'objet des transactions intermédiaires. On vit à cet époque progresser considérablement la technique de la mouture grâce à l'invention de la "Meule d'Olynthe". Varon (1er siècle avant J.C.) donne des détails sur les silos à grains et leur technique de fermeture et d'ouverture. Démosthène (4ème s. av. J.C.) signale la conservation du millet et de l'amidonnier dans des silos souterrains de la Thrace, pour y passer l'hiver, ainsi que des silos d'orge et d'oignons. Diodore de Sicile (1er s. avant J.C.) nous apprend que le grain de blé se conserve mieux en épis dans les silos de Grande Bretagne. Pline l'Ancien (1er siècle après J.C. précise que le creusement de silos doit se faire en terrain sec et qu'il faut le capitonner de paille. Les anciens ont indiqué que le blé en épis pouvait se conserver 50 ans dans des silos souterrains et le millet 100 ans. Pline signale une technique d'ouverture d'un silo par le flanc de son voisin et nous avons effectivement observé cette particularité dans les fosses ovoïdes du Périgord. Varron et Coulemelle (1er s. av. J.C.) précisent les avantages considérables de l'ensilage souterrain par rapport à l'ensilage aérien qui souffre de l'humidité, de la lumière, de l'oxygène et des insectes. Raymond Mauny, professeur à la Sorbone, avait signalé le cas de silos découverts à l'époque de Pompée (1er s. av. J.C.) d'une réserve de fèves entreposée dans un silo du temps de Pyrrhus, soit depuis 120 ans, et encore consommables. Les anciens nomment la Cappadoce, la Thrace, l'Espagne et l'Afrique comme pays précurseurs en matière d'ensilage souterrain; ils ont mis en garde les personnes qui ouvrent les silos des dangers d'asphyxie et ajoutent à l'inventaire des denrées conservables: les légumes secs, le triticum, le silogo, et le panic torréfié.

Moyen Age.

Nous avons sélectionné deux références qui confirment l'utilisation de silos souterrains aux 8ème et 9ème siècles: d'une part le capitulaire de villis qui demande aux intendants du domaine de veiller à ce que des gens peu scrupuleux ne dissimulent pas des grains de semence sous terre, au risque de compromettre la prochaine récolte et, d'autre part, la Geste de Louis-le-Pieux, par Ermold le Noir qui mentionne une guerre menée par Louis-le-Débonnaire vers 818 contre les Bretons pour débusquer les approvisionnements qu'ils cachent sous terre.

Abaz, Negro et Roigt ont fouillé avec beaucoup de soin une certaine quantité de fosses ovoïdes dans le Lot-et-Garonne. La première fosse découverte en 1972 était située sous les sépultures d'un cimetière médiéval utilisé du 11ème au 17ème siècles. L'une des sépultures étant celle d'un pèlerin de Saint-Jacques, la fosse fut considérée comme antérieure aux 11ème ou 12ème siècle. En 1978 treize autres fosses furent découvertes à proximité; Parmi divers objets hétéroclites, les céramiques découvertes dans les fosses ou à côté d'elles n'ayant jamais été vernies, ont été considérées comme antérieures aux 12ème ou 13ème siècles. Les fouilleurs ont établi dans leurs conclusions (1981) que ces fosses n'avaient pas servi de silos à grains mais ils avouent que leur datation "reste incertaine". Ils pensent être en présence de fosses à offrandes mais ils reconnaissent ne pas connaître les rituels auxquels elles se rapportent.

Dans un cas similaire, Jean Bordenave a fouillé un certain nombre de fosses ovoïdes situées en partie sous des sépultures tarnaises. Influencé par les théories chthoniennes de Maurice Broëns et de l'abbé Nollent, il en vint à la conclusion difficilement soutenable que certaines fosses avaient été creusées sous les tombes à des fins rituelles et superstitieuses. D'après Serge Avrilleau, l'antériorité des silos à grains par rapport aux tombes est évidente et il signale, en Périgord, le cas du site d'Argentine où les tombes, peut-être juives, d'après Alain de Ruffray qui les a fouillées, sont manifestement postérieures aux silos à grains taillés dans le roc parmi lesquelles elles sont intimement imbriquées. Cette disposition particulière implique qu'au moment de creuser les tombes, on a rencontré d'anciens silos comblés et sans doute oubliés, où il a été nécessaire de compenser, par endroits, la faiblesse du remblai par des murets de pierres.

Le cartulaire du Chapitre de Notre Dame de Lausane relate l'attaque du château de Donmartin, dans le canton de Vaud (Suisse) au printemps de l'an 1235 et précise que l'ennemi y a découvert cinq silos souterrains qui avaient résisté au feu. Malheureusement les grains qu'ils contenaient ont été détruits car ils avaient été extraits des fosses pour les sécher. Cette pratique était donc courante après la mauvaise saison d'hiver [Piboule, Subterranea 1984].

L'hiver 1302 fut particulièrement rigoureux en France au point que le vin gela dans les tonneaux. Godefroy de Paris précisa que des agneaux et brebis en moururent ainsi que des animaux domestiques dans les champs, et des grains qui se trouvaient dans des fosses.

Cabié signale que, pensant les guerres de religion, qui ont sévi en Quercy de 1561 à 1590, les seigneurs de St. Sulpice louèrent à Castelsarrasin neuf fosses appelées "creux" pour y placer le grain extrait des greniers. Leur situation devant les maisons des particuliers est précisée [Piboule, Subterranea 1984].

En l'an 1600, dans son "Théatre d'agriculture et mesnage des champs" Olivier de Serres s'émerveille de l'usage, en Gascogne et Guyenne, plus qu'en toutes autres provinces, de l'usage de fosses profondes creusées dans la terre et qu'on appelle "cros". Il précise qu'on y descend avec des échelles pour y porter et en retirer le blé. Il rappelle que Pline en avait depuis longtemps vanté les mérites [Piboule, Subterranea 1984].

Dans la région de Barcelonne, en Espagne, la section archéologique du musée municipal de Mataro a fouillé une villa gallo-romaine à Can Mondolell et les fondations d'un ancien temple où se trouvaient imbriquées un groupe d'une dizaine de fosses datables d'une période allant du 9ème au 12ème siècles. Les fouilleurs précisent (en langue catalane) que ces fosses sont identiques à celles du Sud-Ouest de la France; qu'ils écartent, a priori, l'hypothèse de silos à grains, mais qu'ils n'ont pas d'autre explication. Il faut dire que Mataro se trouvait directement dans la zone d'influence des théories de Maurice Broëns qui demeurait à Barcelone et que les fouilleurs se sont posés des questions au sujet des rites funéraires chthoniens [Subterranea 1984].

L'usage des silos souterrains était bien intégré dans la conservation des aliments en Andalousie médiévale (11ème et 12ème siècles) oû ils servaient aussi bien à la conservation du grain qu'à la dessication et à la protection des semences de légumes. L'obturation du goulot s'effectuait avec de la cendre ta:misée, mais aussi avec de l'argile, du goudron ou de la résine. De plus la technique de lutte contre les prédateurs du grain était particulièrement bien maîtrisée par la préparation d'enduits variés et complexes. Le contenu des silos représentait une marge de sécurité qui permettait de lutter contre les famines. Les livres hispano-arabes en font foi.

Au milieu des travaux d'un lotissement de la banlieue toulousaine, Jean Michel Lassure a fouillé le site de St.Michel-du-Touch oû il a inventorié une batterie de 25 silos à grains qu'il a trouvés remplis de remblais médiévaux. Comme c'est le cas en de multiples exemples, les silos désaffectés étaient systématiquement utilisés comme dépotoirs. Les maigres objets découverts indiquent une période située au début du 13ème siècle, étant précisé que tous les habitants de ce village furent exterminés en 1240 lors de la Croisade contre les Albigeois et que Lassure a fouillé d'autres silos médiévaux à Vigoulet-Auzil.

En Italie, dans les Pouilles, au sud de la péninsule, la ville de Foggia possédait plus de mille silos à grains situés sous la "Piazza delle fosse". Un voyageur de la fin du 19ème siècle, Charles Yriarte donne des précisions sur les techniques d'ensilage et sur la comptabilité de ces réserves collectives.

A la même époque, un autre voyageur, le docteur Neis, avait observé au Laos, des silos souterrains contenant du riz, dans une enceinte fortifiée occupée par des gens (les Phouens) qui craignaient des attaques sauvages de la part de chinois (Hôs).

L'utilisation de l'ensilage souterrain est évident pour la période qui suit le Moyen-Age et elle est encore attestée jusqu'à la fin du 19ème siècle. On utilisera encore des silos souterrains en 1948 en Argentine et la technique s'étendit en 1956 au Paraguay, en Uruguay et au Vénézuela.

Ce silo, avec son couvercle, est actuellement recouvert de plusieurs mètres de remblais, ainsi que le souterrain-refuge (fouillé) et les autres silos qui faisaient partie du même ensemble. (Périgord Central).

REPARTITION GEOGRAPHIQUE EN FRANCE

La technique de conservatrion à long terme des aliments dans les silos souterrains semble s'étendre à la quasi totalité du territoire français continental mais on reconnaît généralement que le Sud-Ouest est plus particulièrement concerné. En ce qui concerne le département de la Dordogne que les subterranologues périgourdins ont plus minutieusement étudié, il s'avère que les silos à grains se comptent par centaines, le sol sec et calcaire se prêtant fort bien à cet usage. Ce qui apparaît le plus évident après plusieurs dizaines d'années d'observation, c'est d'une part que les silos sont presque toujours groupés en batteries, ensuite qu'ils sont situés, dans la majorité des cas, à proximité immédiate d'autres structures troglodytiques telles que les cluzeaux et souterrains-refuges, quand ce n'est pas à l'intérieur même de ces cavités artificielles, et en fin qu'ils semblent répartis préférentiellement le long des grandes voies de communication gallo-romaines et médiévales [Avrilleau, Cluzeaux et Souterrains, tome 2, p.126].

LES SILOS A GRAINS DU PERIGORD

Quelques sites particulièrement concernés par les silos à grains sont à signaler en Périgord: La Rochebeaucourt, St.Pardoux-de-Mareuil, St.Just, Sorges, Brantôme, La Tour Blanche.  Sur la commune de La Rochebeaucourt, en Dordogne, se trouve un site remarquable dénommé "Argentine" comprenant deux cluzeaux de falaise qui ont servi d'habitats troglodytiques pendant le Moyen Age. Les deux cluzeaux possédaient des batteries de silos à grains mais l'un d'eux a été transformé en nécropoçle et le creusement des tombes dans le roc a profondément entamé les fosses ovoïdes qui leur étaient antérieures.

Dans le "Cluzeau-Est" d'Argentine on compte au moins quatre silos creusés dans le sol de cette salle dont le plafond est soutenu par quatre piliers. Ces silos devaient être remblayés à l'époque du creusement des tombes (que certains disent être destinées soit à des juifs, ou à des pestiférés ou encore à des lépreux) et l'on a sans doute été contraint de construire des murets de pierre là où la roche faisant défaut. Leur diamètre intérieur au fond va de 1m15 à 1m26 et leur profondeur varie de 1m52 à 1m56 mais il manque leur partie supérieure, arasée à la période des sépultures. Sur le seuil d'une fenêtre donnant sur le vide extérieur, on remarque deux profonds encastrements de poutres qui semblent avoir servi à installer un palan et une poulie permettant de hisser de lourdes charges depuis l'extéruieur.  Un dispositif semblable est visible, non loin de là, dans le cluzeau du Roc de Rapt à Vieux Mareuil.

Dans le "Cluzeau-Ouest" on compte huit fosses dont quatre sont encore actuellement dans un état de conservation remarquable. Elles sont vides et le résultat des fouilles qui y ont été menées ne sera sans doute jamais publié, ce qui exclut, malheureusement, toute possibilité de datation archéologique. Un premier silo à grains est situé au pied de la paroi d'un vestibule qui semble avoir servi de poste de garde; sa profondeur est de 1m60, son ouverture est de 0m50 et il possède une remarquable feuillure d'obturateur. Dans la grande salle, six fosses ont été aménagées au dépend de deux diaclases parallèles qui parcourent le sol de cette grotte aménagée; les fissures ont donc été forcément colmatées avec de l'argile, technique assez courante dans cette région. Deux fosses, plus petites que les autres, font douter de leur utilisation comme silos à grains. En revanche les quatre autres ne laissent pas de doute en raison de la présence de feuillures périphériques pour l'encastrement d'obturateurs et de l'étroitesse des ouvertures (0m46 à 0m56). La profondeur des silos varie de 1m50 à 1m80. Trois fosses communiquent par leur panse ce qui est assez fréquent et correspond à une technique de prélèvement du grain qui évite la déperdition du stock.

Mais une autre fosse contient un volume beaucoup plus important que les autres et une profondeur de 2m40; elle se trouve sur le bord extrême de la falaise, hors de la protection de l'auvent naturel. Il semble évident que cette fosse se trouvait donc à la merci des pluies et autres intempéries, ce qui nous fait penser qu'elle a pu servir de citerne, d'autant que ce cas n'est pas unique; nous connaissons des rigoles taillées dans la roche conduisant l'eau dans les fosses au lieu de les en détourner. On remarque aussi dans cette grande pièce, où pouvaient vivre à l'aise une ou plusieurs familles, deux dispositifs curieux composés de creusements triangulaires sur le sol rocheux qui font penser soit à un système de battage avant l'ensilage des grains, soit de mouture du grain pour transformation en farine, dès sa sortie des silos.

SAINT PARDOUX DE MAREUIL

Au pied de ce très beau village du Mareuillais, dans la partie sud du Parc Limousin-Périgord, on peut voir (visite libre) une douzaine de cellules d'habitat souterrain de bas de falaise et autant de traces d'habitations extérieurees, adossées à la falaise, entre les ouvertures des cases souterraines. Cinq cluzeaux (espaces souterrains creusés) possèdent des fosses creusées dans le sol calcaire et se trouvaient donc cachées sous les pieds de leurs occupants et des animaux qui vivaient avec eux.

Au total, en comptant les aménagements de la falaise qui est en face, ce n'est pas moins de 17 fosses ovoïdes que montre ce village troglodytique où pouvaient vivre près de 200 personnes, en autonomie parfaite puisqu'il disposait de ses artisanats, de ses boutiques, de ses fontaines, de ses lavoirs, de ses jardins, de ses animaux domestiques, de ses systèmes de protection, de son lieu de culte religueux et de son cimetière ainsi que de ses réserves alimentaires souterraines.

Le site exceptionnel de SAINT PARDOUX DE MAREUIL, situé dans le Parc "Périgord-Limousin" a fait l'objet d'un aménagement touristique en visite libre. l'Association des Amis de Saint-Pardoux de Mareuil et la Communauté de Communes du Mareuillais ont décidé la création d'une MAISON DU PATRIMOINE ET DES CLUZEAUX DU MAREUILLAIS.

Dans un autre village troglodytique situé à Saint-Just (en Dordogne) un ensemble de fosses ovoïdes de grandes dimensions a été malheureusement détruit par une exploitation de pierre de taille. Mais leurs traces sont encore nettement visibles et nous pouvons observer la coupe verticale de chaque silo (comme à Mussidan) demeurée incluse dans les parois d'une grande salle souterraine. On peut ainsi se rendre compte qu'il existait au moins 5 silos à grains à l'ouverture étroite et d'une profondeur d'environ deux mètres. A l'extérieur des habitations souterraines, on peut voir une très curieuse fosse ovoïde creusée dans une masse calcaire au sommet de laquelle on accède par un escalier de quelques marches. Curieusement une rigole d'écoulement des eaux de pluie est dirigée directement vers l'ouverture de la fosse qui était donc sans doute une citerne. Serge Avrilleau a visité, en Turquie, des fosses semblables dont certaines avaient contenu du grain, d'autres de l'huile ou du vin. Certaines de ces fosses ovoïdes avaient été enduites d'argile cuite par un feu intense. Il a également observé des fosses qui ont servi et servent encore aujourd'hui pour cuire des galettes de pain.

La commune de Sorges, en Périgord, possède une trentaine de souterrains-refuges et une vingtaine de fosses ovoïdes; toutes sont en rapport avec les souterrains mais certaines sont à l'extérieur, à l'air libre, et les autres à l'intérieur des souterrains. Le seul souterrain de cette commune ayant fait l'objet d'une fouille officielle, accompagné de beaux silos et de leur opercule, a été recouvert de plusieurs mètres de remblais, une méthode de préservation comme une autre.

Il existe aussi de nombreuses fosses ovoïdes dans les communes de Villamblard et de La Tour Blanche, en Dordogne. Dans cette dernière commune, sur le site de Jovelle, en face de la grotte préhistorique découverte par Serge Avrilleau et Christian Carcauzon, une batterie de fosses ovoïdes structurées dans un ensemble cohérent et complet, constituant un véritable "grenier" qui devait être couvert d'une toiture, accompagné d'une rigole périphérique pour éloigner l'eau de pluie. On peut également y voir une aire de battage. Certaines de ces fosses étaient munies, lors de leur découverte par Christian Carcauzon, d'une voûte de pierres sèches énigmatique au-dessus de leur ouverture. D'autres fosses ovoïdes, sans doute des silos à grains, existent sous le château de Jovelle et dans la motte où est construit le château de La Tour Blanche. Un autre endroit de cette commune possède une importante batterie de fosses ovoïdes inexplorées.

Les structures les plus impressionnantes en rapport avec les fosses ovoïdes, outre les silos de Saint-Emilion où un restaurant a été aménagé dans l'un d'eux, sont sans doute les mottes castrales qui contiennent ces structures en creux, comme celle de Tourliac en Lot-et-Garonne. Cette motte aux proportions parfaites date des environs du 11ème siècle. Elle est perforée de deux réseaux de souterrains qui ont chacun leur accès depuis l'extérieur et qui ne communiquent entre eux que par d'étroits conduits de surveillance. Les souterrains sont composés de six salles reliées par des couloirs. Le sol de ces excavations est creusé de onze silos de gros volume qui pouvaient comporter d'importantes réserves de céréales, protégées par une fortification maximale (un fossé-douve périphérique et un faux souterrain-piège).

LA GROTTE DE LA MIETTE "CAVERNE AUX 40 SILOS"

Le cas de la grotte de la Miette (Dordogne) est unique et mérite une mention spéciale. Il s'agit d'une grotte naturelle faisant partie d'un réseau important parcouru par une rivière souterraine (La Reille). La partie la plus facile à parcourir est un long couloir sinueux de 460m de longueur, large de 2m et d'une hauteur variable (3m à 10m). Le sol de cette diaclase est recouvert d'une couche d'argile brune de 2m d'épaisseur dans laquelle ont été creusés 40 silos à grain répartis sur une longueur de 140m. La forme des fosses est ovoïde, leur profondeur et leur diamètre varient de 1m50 à 1m80. Leur contenance est donc d'environ 2m3. Leur ouverture est étroite et comporte souvent une feuillure d'obturateur. L'outil qui les a creusées laisse une trace de 10 à 15cm de largeur. On distingue des perforations dues à l'implantation de chevilles pour maintenir des paillassons. Certaines fosses communiquent entre elles. Ce grenier souterrain pourrait avoir appartenu à une communauté religieuse ou civile, telle que la bastide située à 2km et qui ne s'est pas développée autant que ses créateurs l'avaient espéré. Le nom de la grotte, véritable "Caverne aux 40 silos" pourrait s'expliquer par les grains de millet qui peuvent se conserver de nombreuses années en silos souterrains. L'argile particulièrement chaude et sèche de cette grotte produit de curieuses formations de gypse.

LE MYSTERE DE LA CHAMBRE BRUNE

Il nous faut parler maintenant du site de Chambre-Brune, près de Brantôme, la "Venise du Périgord", où  se trouve un cluzeau de falaise à plusieurs niveaux et dont les fosses ovoïdes prennent une place prépondérente. Une série de plusieurs silos ont leur ouverture dans le sol de l'étage supérieur, bien défendu par des conduits de surveillance donnant soit sur la vallée, côté amont, soit sur la porte d'entrée et la fosse-piège qui se trouve en bas de l'escalier, côté aval. Ces mêmes silos sont accessibles actuellement d'une part au niveau de l'étage inférieur, leur fond ayant été éventré, d'autre part à l'extérieur de la falaise où l'un d'eux montre une éventration donnant au-dessus d'un étroit sentier, à quelques mètres au-dessus du niveau de la rivière (la Dronne). D'autre part on constate que la plupart de ces silos communiquent entre eux, sans qu'il soit possible de savoir si ces perforations sont dues au vandalisme ou s'il s'agit d'une technique de prélèvement des grains. La présence de cette batterie de silos à proximité du village nommé "Grenier", à moins de 1km de l'abbaye de Brantôme, incite à penser qu'elle était sous le contrôle de cette importante communauté religieuse fondée par Charlemagne. Le site de la Chambre-Brune, l'une des rares curiosités troglodytiques inscrites à l'inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, ne peut être visité en raison des dangers d'effondrement de la falaise dominant la route de Brantôme.

Bien des villes du Sud-Ouest possédaient leurs réserves souterraines de céréales: citons St Emilion, Castelsarrazin, Monflanquin, Penne-d'Agenais. Dans ce dernier village, perché au pied de sa basilique de Peyragude, une demi-douzaine de fosses ovoïdes ont été fouillées et ont fourni aux archéologues une série de curieux objets qui font penser à des offrandes rituelles: des poteries brisées, des monnaies, des palets-disques et des fragments de terre cuite découpées en forme de pentagrammes, symboles cathares s'il en est. Des fouilles menées dans le Tarn par Jean Bordenave et des recherches effectuées parallèlement par Michel Vialelle ont permis de conclure que des rites funéraires païens, accompagnés de sépultures, étaient pratiqués, pendant tout le Moyen-Age, dans des fosses à offrandes parfaitement identiques aux silos à grains.

FIN



31/12/2006
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